Septembre 2018

Dernier coup d’oeil au monde
avant de descendre dans la mine.

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D’autre part, le bilan d’une maison-cabane d’éditions.

 

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Une enquête passionnante. Tout particulièrement le chapitre XIX de la troisième partie, intitulé Les Noms de la Grande Guerre. Qui produisit en effet le plus grand nombre jamais vu d’inscriptions des noms des morts. Des centaines de milliers. Une entreprise qui semble si banale aujourd’hui qu’il est facile d’oublier le prodigieux défi épigraphique qu’elle a représenté et les principes qui y ont présidé, pour que de nouvelles communautés se construisent, ramenant un peu d’ordre dans le chaos de la mort. Pas de tombe vide, pas de pierre tombale sans corps dessous. Quant aux noms de ceux qui avaient perdu le leur, ils seraient représentés dans des listes, gravées dans la pierre, près de l’endroit où ils en ont été séparés.
Cela fut, et demeure, le plus grand exercice d’écriture de noms de morts de toute l’histoire.

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Parce que le temps, qui est la grande affaire de la vie…

Chercher en vain une formulation – qu’on aimerait définitive – qui saurait dégager le lieu des arrêtés du temps, ou qui serait en mesure de laisser les temps déborder et se recueillir en un seul lieu, sans bord, où nous serions à nouveau rassemblés, vivants et morts. Sans plus avoir à craindre de ne pas en être. La réconciliation de l’homme avec le temps qui passe demandera encore toute notre énergie. Et l’histoire n’est peut-être que l’envoi différé de cette impossible réconciliation. Épaulée par l’oubli.

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Thomas Jones est né en 1743 au pays de Galles ; il le quitte en 1775 avec tout l’équipement du sublime, c’est l’heure de l’Italie et du Grand Tour.
Mais c’est aussi l’heure d’une résistance, Jones préfère Naples à Rome, Torre Annunziata à Pompéi, les fabriques de macaronis à la grande peinture.
En 1782, il se retire sur une terrasse à Chiaia ; il peint comme il n’avait jamais peint auparavant, sur papier, une cinquantaine d’huiles, rêveusement, loin du tumulte des reconnaissances : Mur à Naples, Maisons à Naples, Toits à Naples…
Jones s’est évadé, a atteint un rivage. Consolation. Il cesse de peindre et rentre au pays de Galles.
Thomas Jones et Jean-Christophe Bailly partent de loin. C’est beau comme un ricochet.

On guigne à gauche sur la maison natale de Dylan Thomas, on traverse Swansea jusqu’à la mer. On laisse à l’est les aciéries de Port Talbot, pour longer le rivage à l’ouest, jusqu’au pier de Mumbles puis, plus jusqu’à Laugharne.
On remonte l’estuaire du Tãf jusqu’au cabanon de la Boat House où la vie et l’écriture du Gallois ont coulissé puis glissé l’une dans l’autre, emportant avec elles la rumeur qui les a engendrées.
Ce sont d’anciennes voix, décollées du petit matin, porteuses de rêves de rien du tout, décalées à peine – comment sinon les faire entendre et offrir ainsi, ensemble, à celui qui passe un lieu où se replier et un ciel où se déployer ?

Du séjour de Jacques Austerlitz à Barmouth, rien ne porte trace, hormis des lieux et leur nom.
Mais la flânerie entêtée – oui cela se peut ! – de Jean-Christophe Bailly donne à entendre l’omniprésence de la voix de G. W. Sebald ; et on saisit mieux, par le relevé et le dépôt de traces invisibles, ce que la fiction doit à la réalité, mais aussi ce que la réalité doit à la fiction. Pour autant que le lecteur s’en mêle.
Les temps s’enchevêtrent et les apparitions se superposent. Le sculpteur Piotr Kowalski s’invite dans le récit comme le narrateur des Émigrants dans la vie de Max Ferber. Gilberte et Jean Christophe Bailly s’imaginent vivre dans une maison au pied du Cader Idris tandis que Clara et W. G. Sebald partent en quête d’un logement dans les environs de Norwich. La nuée d’éphémères qui s’étaient donné rendez-vous en 1982 sur les rives de l’Ardèche en s’échappant d’un édredon géant trouvent leur écho derrière Andromeda Lodge, dans une combe couverte de bruyère. Une scène que Bailly est persuadé d’avoir vue mais qui, en réalité, le ramène à l’amitié, celle de son ami Kowalski.
C’est parce que nous cherchons un lieu où habiter que nous voyageons.

Robert Frank et W. Eugene Smith ont réalisé au sud du pays de Galles des photographies de mineurs, traces de l’âge d’or du coke, qui a nourri dès la seconde moitié du XIXe siècle le rêve enflammé d’autre chose. Il ne reste rien de ce rêve sinon son abandon lui-même.
Les visages noirs et blancs des mineurs surgissent comme les négatifs de photographies perdues.
Et si Jean-Christophe Bailly atteste de la disparition du lien réciproque attachant le monde et les hommes, l’écriture le rétablit. Quelque chose se dilate, soulève le paysage et ses habitants pour laisser la vie, invisible, les envelopper à nouveau, comme un liquide. Et les choses défaites se rassemblent, le monde remue comme un corps qui se réveille, s’ébroue et se lève, omniprésent, sous le regard du passant qui sait et se tait.

 

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La campagne des cent jours a commencé.

Rencontre à la Sauge | 5 septembre

Chère Madame, Cher Monsieur,

C’est avec un immense plaisir que nous vous invitons à un événement qui aura lieu à Cudrefin le 5 septembre 2018, entre 16 heures et 18 heures, en lien avec l’utilisation des terres dans la Broye, la Plaine de l’Orbe et le Seeland, mais aussi avec la Landsgemeinde qui traitera de cette question à Morat le 16 novembre 2018. 

Jean Prod’hom reviendra à cette occasion sur quelques-unes des réflexions auxquelles l’a conduit son voyage à pied dans la région des Trois-Lacs, plus précisément de chez lui dans le Jorat à Bienne, par le canal d’Entreroches et le barrage de Port.

Le récit évoqué devrait paraitre cet automne aux éditions d’Autre Part, sous le titre de NOVEMBRE. Une édition en langue allemande de ce récit pourrait voir le jour, rien n’est encore décidé.

Déroulement de la rencontre :

  1. Accueil, sens de cette rencontre, liens avec la LANDSGEMEINDE du 16 novembre
    (Markus Ith, Président du Grand Conseil FR)
  1. Aperçu d’un voyage à travers la région des Trois-Lacs, du Canal d’Entreroches à Bienne ;
    motivations, observations, réflexions ;
    écriture de NOVEMBRE
    (Jean Prod’hom, écrivain VD)
  1. Lecture de quelques extraits
    (Jean Prod’hom, écrivain VD)
  1. Divers

Eventuellement et pour conclure, fondation d’une association qui aurait pour but de « soutenir l’élaboration d’une culture commune propre à la région des Trois-Lacs et la rendre accessible à une large population ».

Bien à vous.

Markus Ith, Président du Grand conseil FR
Peter Thomet, Vice-syndic de Ins

 

Vous êtes intéressé par ce qui suit ?
Faites-le-moi savoir par mail,

je vous ferai parvenir une invitation
et la documentation qui l’accompagne.

Jean Prod’hom.

Monika Langhans | Widblumen

Beaucoup de gens de ma génération ont jeté la boîte à trésors de leur enfance au prétexte qu’elle pèserait trop lourd lorsque viendrait le Grand Soir. Ce geste un peu fou – de couper les ponts et jeter par-dessus bord le gros de ce qui nous a fait – aura eu le mérite, le moment venu, de nous obliger à recueillir avec le plus grand soin ce qu’on avait laissé échapper sans le vouloir : un matin gris, un parfum de cannelle, une petite luge, ce qui reste lorsqu’on n’a plus rien. On s’avise alors que le jour ne se lève qu’avec le jour qui se couche ; certains bonheurs tiennent tout entier, en hiver, en la résurrection du printemps. Tout ne serait donc pas perdu, il serait temps encore de rassembler les minutes égarées qui sont parvenues jusqu’à nous.
Voilà ce à quoi m’ont fait penser ces Wildblumenlues ce matin avant d’aller me promener du côté des Censières. Un petit livre dans lequel Monika Langhans se promène dans le Jorat une valise à la main, entre bois et clairières, fleurs et poèmes. On se souvient avec elle de ce qui n’est plus : cultes, pintes, épiceries, jardinets, dentelles, soie et taffetas – mais aussi peines et fléau. Et onseréjouit de ce qui demeure : le cerisier en fleurs dans le miroir de la fontaine, les nuages dans celui d’une flaque, les balsamines et les petits fruits, le noyer dans le pré. On y respire, le long de poèmes à pente douce, l’odeur du foin, de la terre et des sous-bois, on y goûte la simplicité des jours aigres-doux.

 

Monika Langhans, Widblumen
Fleurs sauvages and a little bit of prose
La Brodeuse de mots, 2018

Gif | 12 juin 2018

Cher Jean,

Ton tour est donc venu d’être « rayé des cadres », selon la formule un peu brutale qui est d’usage, ici. Ce peut être un moment difficile. On perd soudain l’assise, l’occupation, la justification que procure un métier. Heureux, alors, les illuminés qui sacrifiaient, en marge, à temps perdu, à diverses lubies, récoltaient des débris, gribouillaient, niaisaient  et fantastiquaient. La transition entre l’avant et l’après s’en trouve facilitée.

La France est en proie à un orage ininterrompu depuis un mois. On ne compte plus les appareils électriques foudroyés, les arbres abattus, les chaussées coupées, les zones inondées. Il y a même eu des morts.

Bonne retraite. Amitié.

Pierre

 

Riau 7.3.1

Riau Graubon / 14 heures

Mêlée d’humains
ruelles étroites
voix des oiseaux
les enfants s’emparaient des rues
tous les sons et toutes les couleurs se fondaient
toutes choses semblaient éparses

Françoise M

Des voix et des couleurs
étroitement apparentées,
le divers dans une boîte,
Intrigue et amour pour une revue littéraire.