Riau Graubon (Célestin Freinet LXIV)

Riau Graubon / 9 heures

– Nul n’ignore, dit Monsieur Long, que les enfants aiment scier, couper, clouer, raboter, jardiner, et qu’ils sont accommodants et calmes lorsqu’ils peuvent se donner à ces activités familières. L’école, vous le pensez bien, n’aurait pas manqué d’exploiter des tendances aussi bénéfiques si elle ne s’était pas cru liée par une tâche plus noble : celle d’arracher justement ses élèves à l’emprise facile de ces occupations primitives pour les élever graduellement à la vie de l’esprit qui est notre permanente noblesse.
– Comme si nous ne devions pas tous être dominés par cette si humaine préoccupation ! Reste à savoir quel est le chemin le plus sûr pour y parvenir : le vôtre qui, dédaignant les marches naturelles qui y mènent, considère prématurément l’esprit comme une entité qui peut se cultiver séparément, qu’on peut animer, développer, exalter par des moyens spécifiquement intellectuels – ou le mien, qui attend patiemment que se dégage de l’activité naturelle une pensée originale et féconde.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’enfant veut travailler comme il veut se nourrir

Lac de Bret

Puidoux / 11 heures

Annoncer que nous ferons humblement tout ce qui est en notre pouvoir, c’est non seulement céder aux circonstances dont nous sommes les jouets, c’est préparer aussi la litière à l’illusoire connaissance de soi et à l’orgueil que celle-ci engendre.
Ce n’est pas en multipliant les efforts, lorsqu’il est trop tard, que nous parvenons à nos fins, y voyons clair, grandissons, mais en les faisant porter au moment voulu sur le point qui convient, en suivant la loi du moindre effort et le principe du levier, sans lesquels nous nous condamnerions à demeurer avec Sisyphe, dans son chantier.

Cabanne de Bounavau

Grandvillard / 18 heures

Le peintre Louis Soutter, né à Morges en 1871 et mort à Ballaigues en 1942, a vraisemblablement rencontré Jean-Paul Zimmermann, l’admirable traducteur du Henri le Vert de Gottfried Keller, né en 1889 à Cernier et mort à La Chaux-de-Fonds  en 1952. Celui-ci a en effet des liens de parenté avec les deux cousins Zimmermann que Louis Soutter a voulu rejoindre au Val-de-Travers en juin 1926.
Mais le peintre de Ballaigues – je tiens cette information de Michel Layaz –, fera halte à Môtiers, n’ira pas plus loin, dormira sous un appentis avant de rejoindre l’Asile du Jura par Fleurier et le Suchet.

Chemin des Grands-Prés (Célestin Freinet LXIII)

Froideville / 12 heures

En général, un peuple au travail est essentiellement paisible. Et c’est peut-être parce que les paysans sont parmi les rares humains qui ont encore la satisfaction de se livrer à des travaux-jeux fonctionnels, que la campagne est considérée partout comme une des assises principales de la stabilité sociale. Les protestations, les malentendus, les grèves et luttes diverses surviennent d’abord dans les entreprises où le travail a cessé d’être travail pour devenir presque exclusivement besogne obsédante. Parce qu’alors la besogne est désordre pour les mêmes raisons qui font du travail un élément d’équilibre et d’harmonie.Célestin

Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’éducation du travail

Chemin de l’Evêque (Célestin Freinet LXII)

Montpreveyres / 8 heures

Seul lien efficace entre les membres de la société ! Il faudra insister plus que jamais aujourd’hui sur cette vertu première du travail […]
On pourrait même dire que des individus, et des groupes humains, se comprennent d’autant mieux que leurs techniques de travail, que leurs préoccupations de métiers sont voisines ; qu’ils sont d’autant plus étrangers les uns aux autres que leurs travaux sont dissemblables. Il existe ainsi, à travers le pays, une sorte de fraternité, de communauté de plaine, une fraternité de montagne et de vallée, de vignobles ou de vergers, et cette conjonction, l’interpénétration actuelle des populations ne l’a pas encore totalement réduite.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
La fraternité du travail

Bibliothèque

Riau Graubon / 14 heures

Le motif bondit, rebondit ; ricochète, transite ; mêle son grain à celui d’une voix avant de se relancer dans celui d’une autre ; il se déplace, fait un pas de côté ou de travers, se fixe sur un visage, disparaît à Linz et réapparaît à Helsinki, élargit notre attention en la fixant sur ce qui se donne simultanément comme évidence et coïncidence.
Sylvie Durbec fait entendre dans ses fugues, qui marient l’art du contrepoint à celui de la divagation, les voix de Lenz à Walbach, de Stifter à Linz, celles de Walser autour de Hérisau, de Sebald à Norwich et de quelques autres sur les routes de l’exil. On croit y percevoir le bruit ténu des batailles qu’ils ont livrées pour obtenir un peu de repos. Avec pour seule arme, dit-elle, une botte de trèfle parfumé.
Sylvie Durbec ne quitte donc pas seule Marseille pour rejoindre les brouillards du nord ; les écrivains qui l’accompagnent attirent son attention nous seulement sur des visages, mais encore sur ce qui a rassemblé par accident ces âmes blessées : une fontaine moussue à la sortie d’un village, du linge mis à sécher au pré, des chiens, le rivage, une gare désaffectée, une montgolfière. Elle met un peu d’ordre dans les marches du monde, en levant ce qui toujours se dérobe mais dont on soupçonne l’existence, reconduit plus loin ce qu’on croyait avoir perdu mais qui oriente nos pas.
Elle se détourne un instant du soleil du sud pour se pencher sur ce que celui-ci éclaire dans l’obscurité des geôles du nord, ce qui s’enfuit, s’enfonce à l’infini, en un endroit jamais atteint, avant de revenir d’où elle est partie.
Ses fughe nous invitent à longer, du dedans, ce territoire que les écrivains qu’elle aime tant ont habité, mêlant le passé au présent, l’oubli au souvenir, une langue à une autre, jusqu’à disparaître en leur compagnie. Pour que la lourdeur ne nous anéantisse pas et que nous croisions chemin faisant la beauté, comme elle et Pessoa nous y invitent, au moins une fois par jour.

SYLVIE DURBEC, FUGHE, PROPOS2, 2015

Gare de Sainte-Croix

Sainte-Croix / 14 heures 

Reprendre, tendre l’oreille en direction de cette voix qui ne se distingue qu’à peine du bruit du roulement du train et de ses grincements, dont le tempo et le timbre nous sont familiers, voix sur le dos de laquelle on se trouve soudain embarqué, voix résolue, tournée vers le dehors, mais voix également égarée, sur le point de se perdre jusqu’à nous égarer nous-même.
Tu n’avais pas l’intention d’écouter une histoire, c’est ta chance, ce n’est pas une histoire. Et ce qui aurait pu ressembler à un petit coup d’état prend la forme d’une phrase dont tu ne connais ni la raison ni la destination ; tu aurais pu te raidir mais tu ne le fais pas, si bien que la voix s’enhardit faisant entendre qu’il n’y a rien à attendre d’elle sinon qu’elle ira de son pas, sans labourer le paysage dans lequel elle avance, comme les dimanches après-midi lorsque les conversations des convives, après le repas qui s’éternise, parviennent à l’enfant couché sur le canapé. Il feint de dormir, yeux mi-clos, regarde par la fenêtre un moineau qui sautille sur le balcon, insouciance, il pleuvine. Personne n’aurait pu dire alors si l’enfant écoutait, si les adultes à la table voisine appartenaient à son rêve, si le moineau avait quitté le jardin.
Cette voix n’impose pas son empire, elle ne vise pas non plus à nommer les choses, elle fait son lit au rythme des essieux dans la plaine, qui fait se dresser la tête du riverain. Ce n’est pas une histoire, mais plutôt ce qui la précède, ce qu’on entend lorsque rien n’est encore dit, ce qu’on ne prend pas le temps d’écouter parce qu’il n’est pas convenable de perdre son temps. La voix ne promet rien, ne déçoit pas, va à l’amble le long du chemin de halage qui double le fleuve, tous trois déroulent leur phrasé, on habite l’un on habite l’autre, dedans dehors, impossible de les interrompre, chacune longe la vie et la dédouble, la déplore, la sauve.
Il n’y a pas de raison de s’emballer, les rails donnent la clef, ni ascension ni descente, aucune raison de s’étonner, ni resserrement ni accélération subite, villages malingres, petites villes de province, campagnes, friches et bois, prés et pâturages qui nous rappellent que l’homme n’est ni tout ni partout. Ni fuite ni refuge, mais le jour et la nuit en pente douce ; toi tu fais ton quart à l’abri derrière la vitre.
La phrase allonge parfois le pas, bifurque – on ne le sait qu’après – ou s’égare derrière un rideau de pluie, ralentit, se fait plusieurs, mais chacune d’elle efface la précédente sans revenir sur ses pas : voilà à nouveau des pâturages, un groupe de sapins, une ferme et un étang, côte à côte, sans qu’on y soit pour quelque chose ; nature morte que le vent remue, que l’on traverse comme un rêve dont il ne restera rien, sinon une idée sur laquelle viennent se greffer les cris d’un enfant dans le compartiment d’à-côté ou les mots d’une dispute, le claquement d’une porte sur lequel on ne se retourne pas. On a beau se pencher, coller le front contre la vitre, chaque image s’échappe à l’arrière du train, glisse entre nos doigts, comme ces taches de lumière projetées sur l’écran noir de nos paupières, qui prennent les devants lorsqu’on veut les retenir, et qui accélèrent plus vite encore le mouvement de leur disparition.
Une grande cour, un jardin, une fontaine passent en coup de vent, puis un tilleul qu’un mouvement de tête fait ralentir, et dans son ombre un chien, un enfant, un champ de maïs. Tu lèves les yeux du livre dont tu lis mécaniquement les phrases, parce que le train fait halte ou qu’un silence soudain les en écarte. Les horloges se sont arrêtées au fronton des églises, les cloches battent les heures creuses. Tu regardes les hommes qui sortent de leur nuit, font trois petits tours et y replongent, à peine le temps de bouger quelques chose, d’arracher quelques mauvaises herbes, de retourner un carreau, de cueillir une poignée de petits fruits ; un gamin répare sur le bord du chemin la chambre à air de son vélo. Chacun chacune se relaie, assure la continuité du monde avec lui-même, faufile sa partie bord à bord, suit de près les traces du découpage de la première heure : bois, prairies, cultures que sertissent des haies vives, des rivières, des talus, des chemins de terre, avec dedans quelque chose qui n’en finit pas de vouloir parler, reconduit de proche en proche jusqu’à la mer. Ça passe et ça s’efface, sans qu’on sache d’où ça vient et où ça va.
Oui, il y a dans le cercle immobile des heures que traversent le train, le fleuve et la phrase une place pour le soleil et les nuages, le coq et l’âne, les châteaux et l’oubli, pour ceux qui nous ignorent et ceux qui nous saluent, hommes, femmes et enfants sans histoire qui nous affranchissent un bref instant de tout récit.

La Ferme de la Fontaine

Montblesson / 16 heures

Ce rien qui est susceptible de nous combler n’a vraisemblablement changé ni de nature ni de lieu depuis la nuit des temps. Mais notre obstination à en dérober ou à en obscurcir l’accès a gonflé son attrait en augmentant artificiellement sa valeur et nos attentes. Elle nous condamne, par crainte, à en différer la jouissance en plaçant ce rien hors de notre portée.
Ce détournement – appelé indifféremment histoire, progrès ou croissance –, s’il a été à l’origine d’une prolongation heureuse de nos vies, l’a été aussi des rendez-vous manqués.

Gare de Porto

Une ou deux heures de train, c’est déjà un voyage ; un voyage dans lequel on ne s’embarque pas sans prendre quelques précautions ; il est préférable d’anticiper si l’on veut éviter toute mauvaise surprise. Les mieux organisés glissent dans l’un des compartiments de leur petit sac à dos un livre, un hebdomadaire, un recueil de mots-croisés ou de sudokus ; dans l’autre un en-cas et une bouteille d’eau ; c’est sûr, la batterie de leur portable ne les lâchera pas.
Personne ne sait exactement pourquoi il prend autant de dispositions, la crainte peut-être de ce qui s’apparente à un huis-clos, de l’étranger avec qui il partagera son compartiment. Une heure ou deux enfermé dans la même cellule ce n’est pas deux ans ferme mais quand-même ; l’ennui, l’inconnu, le danger guettent. Plutôt plus que moins, on ne sait jamais.
Le plus inquiet arrive à la gare avant l’heure et, pour autant que le train soit déjà là, monte dans l’une des voitures bien avant le départ, il choisit un compartiment vide – ils le sont tous à cette heure – dans lequel il se met à l’aise ; il s’étale, ce n’est pas une garantie, quelqu’un pourrait déjouer ses plans, il le sait, mais il est bien décidé à mettre toutes les chances de son côté. Il s’installe donc côté-fenêtre et dans le sens de la marche, répartit scientifiquement ses affaires, comme un metteur en scène, de telle façon qu’elles dissuadent aussi longtemps que possible tout occupant potentiel ; la tâche est délicate, le dispositif ne doit laisser apparaître aucune de ses intentions. Lorsque les premiers voyageurs se tournent en direction de son compartiment, le misanthrope feint de somnoler ou au contraire d’être aux prises avec de mystérieux soucis qui nécessitent la plus grande des paix et une immense solitude.
Le moment du départ approche, des hommes et des femmes s’installent tout autour de lui sans oser pourtant annexer un morceau de son territoire ; il veut croire encore que personne ne viendra l’importuner. Mais ses espoirs fondent à mesure que le train se remplit, il n’est bientôt plus temps de rêver, l’émigration choisie n’existe pas ; il lui faut bientôt abandonner le rêve d’une cellule monacale et se contenter d’espérer que la personne qui s’installera près de lui aura tous les égards qui conviennent.
L’occupation du wagon se poursuit et vos exigences diminuent, finalement vous cédez ; vous regroupez vos affaires en n’espérant qu’une seule chose, que le nouvel arrivant ne s’installe pas en face de vous et ne vous condamne pas, tout au long du trajet, à vous contorsionner pour ne pas toucher impoliment ses genoux.
Le voici l’homme que le hasard a désigné, c’est une femme et elle vous a entendu : elle s’installe côté-couloir et dos à la marche du train ; vous remarquez après quelques minutes qu’elle aussi a pris des précautions, un hebdomadaire, un recueil de mots-croisés et un livre qu’elle place sur ses genoux. Le train démarre, vous cherchez à déterminer au plus vite le titre et l’auteur du livre qu’elle tient dans ses mains comme un bréviaire. Les conséquences vous semblent considérables ; pourquoi pas en effet ne pas vous ouvrir à d’autres horizons, à la science-fiction, au Kintsugi, à l’art roman dans le Languedoc ou à la cuisine au beurre ? Un voyage d’une ou deux heures a, au fond, les dimensions qui conviennent pour que les risques encourus soient mineurs : trop court pour que vous vous convertissiez au véganisme ou au triathlon, mais assez long pour que l’occasion vous soit donnée d’une échappée belle. Vous décidez alors de sortir vous aussi de votre petit sac à dos le livre que vous avez emporté, c’est votre sésame. Et de fil en aiguille vous faites connaissance. Vous découvrez que vous aimez tous les deux les histoires, celles que vous lisez ou qui nous arrivent au fil des jours si bien que, un peu à la manière des Contes des mille et une nuit, vous racontez chacun à votre tour l’une ou autre de vos aventures. Je ne veux pas vous importuner et vous dire à mon tour ce qu’ils se sont dit ce jour-là. Mais sachez que lorsque le train est entré en gare de Lisbonne, ils se sont levés puis salué. Oh pas de pathos, un regard, un sourire et l’assurance que les vies parfois se croisent, que leurs pas s’emboîtent comme les dents d’une fermeture-éclair et font tenir ensemble un bref instant quelque chose plutôt que rien.

Riau Graubon / 10 heures

Entre Apples et Froideville

 
Bonjour bonjour !
Beau temps hein ?
Pas sûr que ça dure.
C’est ça de pris.
Ils annoncent la pluie.
La terre en a besoin.
Vous vous asseyez ?
Non, je descends au Bémont.
Les portes du wagon claquent, les deux dames échangent un sourire sur le rebord duquel vient s’accrocher un silence courtois ; le train démarre, faut dire qu’elles se connaissent ; pas intimement mais quand même ; seuls deux villages et quelques années les séparent ; sans compter qu’elles se sont croisée jeudi passé à Tramelan. Le paysage défile, c’est le leur, le leur depuis longtemps déjà, mais elles ne s’en préoccupent pas : l’une profite du train pour faire l’inventaire de ce qu’elle a au fond des poches de son manteau, l’autre la surveille discrètement, jette un coup d’oeil sur ce qu’elle en retire, ce qu’elle garde et ce qu’elle jette.
Il aura suffi que j’écrive ces quelques lignes pour que l’une d’elle presse sur le bouton d’arrêt sur demande ; il est parti à peine, il ralentit sans faire de bruit puis grince. Les portes s’ouvrent et la dame descend prudemment les trois marches qui la déposent sur le quai ; l’autre, qui continue jusqu’au Creux-des-Biches, regarde ailleurs, par politesse : Oh ! comme elles sont différentes ! Elle tend l’oreille, écoute le bruit des talons qui claquent et s’éloignent sur le quai. Elles se reverront c’est sûr, l’une habite Les Emibois, l’autre Muriaux. Elles sont cousines, cousines très éloignées mais cousines tout de même.
Eux ce sont des anciens de la région, ils reviennent de Saignelégier où ils ont fait quelques courses, l’un est veuf, l’autre célibataire ; ils ont déposé leur permis de conduire il y a quelque temps déjà, la vue probablement, parce que la tête ils l’ont. Salut salut ! ce sera tout ; ce sont des taiseux ; le plus grand aime le yass et habite les Reussilles ; l’autre, enfant des Breuleux, se passionne pour la pêche et les oiseaux ; ils n’entament plus depuis longtemps des conversations qu’ils n’auraient pas le temps de terminer. Tout près d’eux un adolescent, une veste bleu pâle et des écouteurs sur les oreilles, il est monté à Pré-Petit-Jean et descendra au Noirmont, il trie les photographies qui encombrent son portable. Sa voisine qui porte un sac en bandoulière est infirmière à domicile, elle se rend à La Ferrière, suçote un bonbon à la menthe ; elle reprendra le train ce soir pour la Combe-Tabeillon. Ils se connaissent tous, sans le savoir, ou feignent de l’ignorer. Oh juste ce qu’il faut, trois fois rien, mais c’est déjà beaucoup, ça suffit. Certains se croiseront dimanche à l’église ou au foot, d’autres au prochain Marché-concours ou sur les rives de l’Etang de Gruère, ailleurs encore, personne ne le sait, c’est noté nulle part.
Personne n’a de temps ni l’envie d’aller plus loin, chacun s’enquiert de ce qui ne recevra aucune réponse ; personne ne veut en savoir plus sur son voisin, chacun tient simplement à garder le contact, sa serviette ou son cabas. Les voyageurs se tournent le dos sans que ce geste ne constitue une offense, on se connaît bien, on se connaît mal, c’est assez. Il y a tant à faire et tout va si vite ; les phrases sont courtes, le train s’arrête à tout bout de champ, les portes s’ouvrent et se ferment. On prend un bref instant la place qui est la sienne avant de la céder au suivant. Billet plein, abonnement-général ou demi-tarif, on est à destination ; personne n’aura à la fin tout à fait quitté le quai ni raté le train, comme si tout était resté en place. Ça aura fait pourtant un peu d’animation. Au détour chacun aura attesté de ses liens avec la communauté et témoigné de sa présence ; ce soir les hommes, les femmes et les enfants seront fatigués, c’est le prix, mais ça aura tenu une fois encore.

Corcelles-le-Jorat / 10 heures

Véranda (Célestin Freinet LXI)

Riau Graubon / 19 heures

C’est pourquoi je voudrais offrir un ensemble – matériel et technique – si parfait qu’il se suffise à lui-même, sans mode d’emploi, par la seule vertu des sollicitations impératives qu’il ferait aux besoins primordiaux et aux tendances naturelles de tous les enfants. Il y a des outils qui ne sont qu’accessoires, et dont on ne voit pas, d’emblée, la place logique dans le processus vital. Alors, des explications sont nécessaires, et impuissantes d’ailleurs, comme vous l’avez si bien montré. C’est comme ces potions et ces liqueurs devant lesquelles on hésite, perplexe : seront-elles bonnes pour notre santé comme on nous l’affirme ? Mais qui nous le prouve ? Et quelle quantité ingérer ? A quels moments de la journée ? […]

Si je parviens à permettre aux enfants l’usage de ce travail, les instituteurs auront beaucoup moins à pousser, à animer, à expliquer. Ils sont aujourd’hui comme à l’origine de tout, puisqu’eux seuls détiennent les secrets qu’on n’a pas encore su demander à l’action intelligente. Votre besogne est si profondément ingrate et rebutante aujourd’hui parce que vous êtes engagés sur une machine qui fonctionne étrangement mal, avec des pannes incessantes qui vous obligent à graisser exagérément, à donner de l’essence en excès et en pure perte, à exciter l’allumage au dépens de la résistance de votre batterie, et à descendre parfois même de votre machine pour la pousser jusqu’au haut de la côte.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’éducation du travail

Rue du Levant (Célestin Freinet LX)

Martigny / 10 heures
Je n’insiste d’ailleurs pas davantage, ceci dit seulement pour préciser encore la nécessité d’un ordre intérieur, pour ainsi dire catégorique, impératif, dans les travaux-jeux et les jeux-travaux auxquels nous allons nous livrer. C’est peu, mais c’est beaucoup. Que dis-je ? C’est tout. Sans cet ordre, sans cette motivation essentielle incluse dans le devenir individuel et social, nous n’aurons fait qu’offrir à nos élèves des occupations que nous devrons peut-être leur imposer par la suite et qui, manquant leur but, exigeront des jeux de détente compensatrice et d’évasion. Encore une fois, nous aurons défloré la magnifique construction.
Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’éducation du travail

Château de L’Isle

L’Isle / 18 heures

Lorsque nous retirons de la liste de nos savoir-faire ceux qui nous viennent de l’étude du règne animal, écureuil et lion, biche, perroquet, marmotte, cigale et paresseux, autruche, chien, glouton et abeille, il ne nous reste rien sinon la faculté de prendre, par le chas d’une aiguille, la clé des champs.