La Broye


La Broye

Châtillens / 17 heures

De l’eau toute la journée, insistante, que la terre est incapable d’absorber. À Oron la Broye, à Mézières la Carrouge et la Bressonne charrient d’énormes quantités d’eaux, ocres, brunes, épaisses ; elles peinent à leur faire la place qu’elles demandent, perdent par endroit les pédales, s’emballent. Pas sûr qu’elles sachent encore comment elles s’appellent.
Il est facile d’imaginer ce que produirait un bouchon en aval.

Mais un jour qu’il énumérait les noms des douze apôtres, Frisorger se trompa. Il cita l’apôtre Paul. Moi qui, avec tout l’aplomb de l’ignorance, considérais l’apôtre  Paul comme le véritable fondateur de la religion chrétienne, son principal chef théorique, je connaissais un peu sa biographie et ne laissa pas passer l’occasion de reprendre Frisorger.
– Mais non, mais non, dit Frisorger en riant. Vous ne savez pas, voyons ! Et il se mit à compter sur ses doigts : Pierre, Paul, Marc…
Je lui racontai tout ce que je savais sur l’apôtre Paul. Il m’écouta attentivement et en silence. Il était déjà tard, il fallait dormir. Je me réveillai dans la nuit, je vis à la lumière vacillante de la veilleuse qui fumait que Frisorger avait les yeux ouverts et je l’entendis chuchoter : « Seigneur, aide-moi ! Pierre, Paul, Marc… » Il ne dormit pas de la nuit. Le lendemain matin il partit très tôt au travail et rentra tard le soir, alors je m’étais déjà endormi. Je fus réveillé par un sanglot étouffé de vieillard. Frisorger priait, à genoux.
– Qu’est-ce qui vous arrive ? lui demandai-je quand il eut fini sa prière.
Frisorger trouva ma main et la serra.
– Vous avez raison, dit-il, Paul ne fait pas partie des douze apôtres, J’avais oublié Barthélémy.

Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma (1954-1973)
traduction Sophie Benech, Catherine Fournier, Luba Jurgenson,
Paris, Verdier, 2006

Le Jura cache l’horizon à l’ouest. A l’est une bande de conifères, légèrement surélevée, court de Morat à Büren ; l’Aar la coupe entre Kerzers et Lyss, à Aarberg. Entre deux le lac de Bienne et le Grand Marais.
Jolimont culmine à 602 mètres sur la rive droite du canal de la Thielle ; le Schalterain – 592 mètres – descend en pente douce jusqu’à Hagneck ; quant au Mont Vully, il se dresse à la pointe du lac de Morat, domine le tout du haut de ses 653 mètres, serti par le canal de la Broye deux cents mètres plus bas, qu’on rejoint en se laissant glisser à travers les feuillus de la Roseire, à deux pas Witzwil.


La Carrouge

La Bressonne

Chemin de Meruz

Vevey / 14 heures

Oscar nous fait la fête lorsqu’on l’embarque à 12 heures à Tatroz, un peu trop à mon goût. On amène un gâteau à la crème, Françoise nous sert un thé. Le week-end s’est bien passé avec les gamines ; elles sont allées hier après-midi à la patinoire, se sont couchées tôt. Louise est partie en train pour Valeyres tôt ce matin.
Je demande à Françoise si elle est d’accord de traduire quelques-uns des textes de l’ouvrage que le centre de réinsertion du Tannenhof a fait paraître en 2014 pour les 125 ans de sa fondation, une série de portraits de chacun de ses résidents.  Ils sont plus de huitante – déracinés, nécessiteux, handicapés, inadaptés, asociaux, condamnés, dépendants – à vivre et à travailler dans ce complexe qui s’est étendu à partir d’un premier bâtiment construit en 1876.
On quitte Vevey à 14 heures ; Sandra, Lili et moi reprenons nos quartiers. Françoise me fait parvenir à 15 heures la traduction du portrait du directeur actuel de la fondation. Voilà une affaire rondement menée.

Le 4 juillet 1898, huit détenus accompagnés de deux gardiens s’installent dans une baraque de bois, entament les travaux ; d’autres les rejoignent, le domaine croît. L’établissement ressemble en 1948 à un village de plus de soixante toits et de plus de six cents âmes gravitant autour d’une église, il acquiert plusieurs pâturages et chalets d’alpages aux flancs du Moléson. L’ensemble fait songer à la colonie agricole dont rêve Louis-Frédéric Berger à Orbe, un village niché dans la verdure qui offre à ses occupants les services nécessaires, un sens, un avenir. Les détenus et les internés ont fréquemment l’occasion, écrit un chroniqueur en 1948, d’assister à des conférences, des séances de cinéma, des représentations théâtrales ou à des concerts de musique vocale ou instrumentale qui ont lieu dans la grande salle de réunion installée au premier étage du bâtiment des services administratifs.
Du haut du Vully, Bellechasse ne semble pas avoir changé depuis 1848, ce n’est pourtant pas si évident lorsqu’on s’en approche : le nombre des résidents a baissé, on ne comptabilise plus l’encadrement des détenus en nombre de personnes mais en emplois à plein temps, le directeur a quitté la villa qui lui était destinée, les portes de l’église sont fermées. Les mesures de sécurité se sont multipliées, il est impensable aujourd’hui que quelques détenus quittent la prison dans un bus conduit par leur gardien pour aller faire un match de basket dans une salle à Sugiez, les détenus ont changé, les gardiens sont d’un autre temps. Seul le canal de la Bibera continue à entrer et sortir de l’enceinte du pénitencier sans devoir montrer patte blanche, et les grandes aigrettes qui passent au-dessus des fils de fer barbelé sans demander d’autorisation.

Je pensais me sauver la vie en me cassant la jambe. C’était en vérité un projet magnifique, un acte purement esthétique. La roche devait rouler et me fracasser la jambe. et moi, j’allais rester invalide pour toujours.
Ce rêve reposait sur un calcul et j’avais repéré l’endroit où je mettrais ma jambe ; je me représentai le léger coup que j’allais donner sur le pic… et la roche tomberait. J’avais décidé du jour, de l‘heure et de la minute, et le moment arriva. Je mis ma jambe droite sous la roche en équilibre, me félicitai de mon calme, levai le bras et poussait le pic que j’avais enfoncé derrière la roche en guise de levier. Le bloc de pierre glissa sur la pente à l’endroit fixé et escompté. Mais j’ignore ce qui se passa : je retirai vivement ma jambe. La fosse était étroite et je me fis mal. Deux bleus et trois écorchures, tel fut le résultat d’une affaire si bien préparée.
Et je compris que je n’étais pas de ceux qui s’automutilent ou se suicident. Il ne me restait plus qu’à attendre qu’un petit malheur se transformât en petit bonheur et que le grand malheur s’épuisât de lui-même. Le « bonheur » le plus proche, c’était la fin de la journée de travail, trois gorgées de soupe chaude, et même si la soupe était froide, je pourrais la réchauffer sur le poêle métallique : j’avais ma gamelle, une boîte de conserve d’une contenance de trois litres. Et puis je demanderais une cigarette, ou plus exactement un mégot, à Stéphane, notre chef de baraque.

Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma (1954-1973)
traduction Sophie Benech, Catherine Fournier, Luba Jurgenson,
Paris, Verdier, 2006

La Monse

Charmey / 17 heures 

Des chapelets d’éclopés : Witzwll, Lindenhof, Eschenhof, Nusshof, Bellechasse, La Sapinière, Tannenhof, Saint-Jean, Préfargier, Montmirail. Tous réunis dans l’ancien Grand Marais.

Tour du lac de Monsalvens cet après-midi, des cacahuètes et une orange.dans les poches, jusqu’au barrage. Nous longeons ensuite le Motélon jusqu’à la route qui mène au Pralet, qu’on emprunte deux cents mètres avant de tirer à gauche ; le chemin forestier grimpe à la chapelle de la Monse avant de plonger dans la Jogne et nous laisser à l’entrée de Charmey. Peu de monde au centre du village, beaucoup aux bains ; cinq coups au clocher de l’église, un coup de fil au restaurant de l’Étoile.

Le Motélon et la Jogne, avec le Javro qui descend de la Valsainte, se jettent dans le lac de Gruyère où ils abandonnent leurs droits. C’est en effet la Sarine qui en sort et se jette dans l’Aar en aval de Mühleberg. La Tielle et la Broye attendent celle-ci dans le lac de Bienne. Il faudrait ne pas oublier la Kander et s’imaginer, si on le peut, en aval de Bienne, l’arrivée de l’Emme, de la Reuss et de la Limmat.
La suite on la connaît mieux : Koblenz où l’Aar se mêle au Rhin ; puis Karlsruhe, Mannheim, Bonn, Cologne, Düsseldorf, Rotterdam.
Mais faudrait plusieurs vies pour saisir toute l’étrangeté de ce qu’on croit connaître.

Pradog

Tatroz / 17 heures

Je ne quitte pas la bibliothèque de la journée, ouvre deux fois la porte-fenêtre du salon à Oscar, bataille le reste du temps à l’étage avec le cinquième jour, qui me mène de Portalban à Sugiez en passant par Salavaux.

Je remonte la Broye en pensée jusqu’à la Bressonne, puis la Corcelette, quelque chose se renverse, le temps s’arrête. Même opération le long de la Petite Glâne qui se.jette discrètement dans la Broye, avant le pont de fer, jusqu’à Payerne et les bâtiments encore debout de la première colonie agricole vaudoise. Je fais une halte à l’embouchure de la Broye dans le lac de Morat, puis longe celui-ci jusqu’à Môtier où Thoreau et Agassiz m’attendent.

Arthur vit sa vie, Louise passe le week-end à Vevey chez Françoise que Lili rejoindra demain ; ce soir Lili fête l’anniversaire d’Assia. Nous montons Sandra et moi à Charmey après avoir déposé Oscar dans une pension à Tatroz.

Café du Cerf d’or

Forel / 17 heures

Il pleut au Cul du Marais ; Lili courageuse passe une heure avec son poulain ; je l’attends devant une verveine. Un membre de la société de chant locale fait son entrée, demain c’est la première de leur spectacle. Il répond à un gros homme plein de suffisance qui l’interroge : c’est un huis-clos, 100 000 francs de chiffre d’affaires, un bénéfice qui n’épongera pas leurs frais annuels. Le m’as-tu-vu parvient en deux temps deux mesures à attirer les projecteurs sur sa personne, opéra, arènes d’Avenches, Mozart, le Bolchoï, Milan, la Fenice. Il regrette que tout soit devenu si populaire.
Son public est maigre, il offre la tournée ; ça ne suffit pas, de nouveaux clients entrent, les lignes bougent, le gros m’as-tu-vu est finalement mis sur la touche. Il se tait, puis revient un bref instant sur le devant de la scène, glisse une pièce de monnaie dans le tribolo distributeur de chance. Presque vingt mille francs, dit-il d’une voix amusée, sa remarque tombe à l’eau, il se plonge dans son iPhone.

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Pierres à Muguet, des Marmettes, au Trésor, à mille trous, à Cambot, à Ramuz, pouilleuse, au Gendarme, de la Paix. Pierre des Buis à La Sarraz, du Mariage à Estavayer. Pierre Agassiz au sommet du Mont-Vully. Il existe plus de septante blocs erratiques répertoriés en Suisse.

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Une ancienne élève écrit sur les réseaux sociaux :

Pour celles et ceux qui ne comprennent pas pourquoi je vais voter OUI à No billag le 4 mars, LISEZ ! J’ai exactement la même opinion. On est en 2018 .. les temps changent c’est comme le DVD ça meurt. Pensez à celles et ceux qui ne regardent pas la télé, qui n’écoutent pas la radio. Pensez à nos retraités qui ont a peine les moyens de payer leur facture en fin de mois… Pensez un peu pour une fois. La culture Suisse ne mourra pas.

Je m’inquiète.

Plateforme 10

Lausanne / 17 heures

L’homme qui attendait la neige depuis la fin de l’été pouvait enfin respirer ; pour la troisième fois cette saison il ne chômerait pas : une fine couche recouvrait la placette située à l’ouest de sa maison. C’était un retraité à principes qui ne supportait pas la saleté et qui savait prendre les devants, il aimait les choses lisses. Il enfila un bonnet et des gants, sortit une large pelle et, alors que le jour s’était depuis longtemps levé, racla consciencieusement le sol de sa placette, effaçant ainsi les traces de ces pas.
Il maudit une fois encore le vilain relief de ses pavés de granit mal équarris, aussi inégaux que les dalles du baptistère de Saint-Marc à Venise. Son oeuvre faite, il s’installa confortablement devant son téléviseur un cinzano blanc à la main.

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Elle reposait déjà dans la tombe. Seuls ses vêtements, des instruments, son ouvrage osé sur sa petite table signalaient encore son existence. Je me jetai sur un banc à dossier et m’abîmai dans les pleurs. Cette perte immense était la première qui me frappait. A la mort de mon père, j’étais trop jeune pour le bien ressentir. Quoique la douleur première eût été des plus vives et que j’eusse pensé ne pas lui survivre, elle avait mangé moi décru de jour en jour jusqu’à devenir une ombre et, au bout de quelques années, je ne parvenais plus à me figurer mon père. Il en allait autrement aujourd’hui. J’avais accoutumé de voir en ma mère le symbole de la perfection domestique, le symbole de l’indulgence, de la douceur, de l’ordre et de la constance. Ainsi était-elle devenue pour nous un centre référence et j’avais peine à concevoir qu’il pût un jour en être autrement. A présent seulement, je mesurai combien nous l’aimions. Elle avait passé, celle qui n’avait jamais rien demandé, qui n’avait jamais rien exigé pour elle-même, qui avait toujours donné sans bruit, accepté les caprices du sort comme un arrêt du ciel, et qui dans une foi tranquille, avait confié ses enfant à l’avenir. Dans le lit de glèbe, son coeur dormait d’un sommeil peut-être aussi humble que celui de la dormeuse de naguère en son lit blanc. Ma soeur semblait une ombre, elle voulait me consoler, mais je n’étais pas sûr qu’elle eût moins besoin que moi de consolation. Le mari de ma soeur se recueillait peu ou prou, il était siencieux et vaquait à ses tâches professionnelles. Bientôt, je demandait à voir la tombe fraîche de ma mère, pleurai là de toute mon âme et la recommande au maître des cieux. De retour à la maison, je visitai toutes les pièces où elle s’était tenue dans les derniers temps, en particulier sa chambrette où l’on avait tout laissé dans l’état, comme au temps de sa maladie. Mon beau-frère et ma soeur m’entourèrent, me prièrent de demeurer un temps auprès d’eux. J’acceptai. Dans la partie arrière de la maisonnée j’avais toujours préférée, ils avaient arrangé, presque entièrement de leurs mains, une chambre à mon attention avant que ma mère ne devînt malade. Je m’établis dans cette chambre où je défis mes paquets. Ses deux croisées regardaient le jardin, les rideaux blancs signalaient le soi de ma mère et le couvre-lit sans pli ses doigts vigilants. je n’avais pas le coeur d’en toucher l’ordonnance pour ne point la rompre. Je demeurai fort longtemps prostré dans la chambre. Puis je recommençai de hantera maison. Je n’avais nullement l’impression qu’il s’agissait de celle où s’étaient écoulés les jours de mon enfance. Elle me semblait immense, étrangère. L’appartement que ma soeur et son mari avaient arrangé là n’existait pas jadis, en revanche, la chambre parentale qui avait subsisté même après la mort de mon père avait disparu ; je ne retrouvai pas non plus notre chambre d’enfant que j’avais revue dans son état originel à chaque fois que j’avais passé mes vacances à la maison. On avait en effet instauré un nouvel ordre domestique dans cette habitation. Parvenu sous les combles, je vis qu’on avait réparé les parties défectueuses di toit, on avait pris de nouvelles tuiles et procédé, aux angles jadis revêtus de tuiles rondes, au nouveau couvre-joint de mortier. Tout cela me peina bien que ce fût naturel et que je l’eusse à peine considéré en d’autre temps. Mais, à présent, la douleur exacerbait mon âme, et il me semblait qu’on avait évacué de la maison ce qui était ancien, y compris ma mère.

Adalbert Stifter, L’Arrière-saison (1857)
traduction Martine Keyser, Paris, Gallimard, 2000

W. G. Sebald relève dans un bref Essai sur Adalbert Stifter que les femmes idéales de l’écrivain autrichien sont destinées à rester éternellement dans le souvenir. La mort intempestive de la femme aimée ou le mariage impossible sont les conditions premières pour mener une vie vraiment active ; chez Stifter, écrit Sebald, le célibataire et le veuf se confondent. Il aurait pu ajouter l’orphelin aussi.

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Table ronde ce soir
À la retraite, les cahiers au feu ? Apprendre tout au long de la vie. Enjeux et défis. 

L’un des participants se demandait ce qu’il allait faire après, lorsqu’il serait à la retraite, comme il s’était demandé autrefois ce qui allait faire après, lorsqu’il serait sorti de l’école obligatoire.

Pour répondre à l’inégalité des offres de formation une professionnelle donne des pistes : une formation continue pour tous c’est possible, aussi bien pour des responsables de projets que pour les nettoyeuses de leurs bureaux. Il y a en effet toujours de nouveaux produits à tester et des techniques susceptibles d’éviter les courbatures chroniques et la multiplication des lumbagos.

Entendu enfin cette jolie formule :
Je n’ajouterai rien, il a tout dit jusqu’à maintenant.

Portalban

Bibliothèque / 19 heures

Il pleut de travers, le vent retourne mon parapluie à la Mussilly ; je continue pourtant sur le grand tour, sans Oscar qui, au perron déjà, a mis les pieds contre le mur.
Accroché à mon parapluie, je peine à prendre des notes sur mon iPhone ; les sensations, ou plutôt les perceptions que ces notes ont la vocation de retenir vont en tous sens ; elles semblent pourtant respecter toujours davantage un ordre, une intelligence bricoleuse ; elles ouvrent des passages entre des régions qui n’étaient encore désignées que par des noms, ou à l’intérieur d’elles, font écho à d’anciennes perceptions, en relancent certaines, en rapatrient d’autres.
Je m’étonne de ce que peut notre cerveau, capable dans son théâtre de stocker, de figurer, d’organiser, d’amender, de déplacer, d’accueillir aussi l’imprévisible et l’hétéroclite.
Tout semble très clair par instants, et je pressens que ce tout qui n’est encore qu’une songerie est susceptible de trouver une incarnation, non seulement un sens et une orientation, mais une signifiance et un avenir. Les accès, les échappées et les seuils qui mobilisaient mon attention prennent soudain la consistance des éléments qu’ils ont pour tâche de faire vivre, et ces éléments inertes deviennent en retour des accès, des échappées et des seuils.
Il faut bien que le mouvement devienne tôt ou tard un objet si l’on désire que quelque chose nous touche au sens propre et que ce quelque chose touche en même temps à l’évidence de ce qui n’était pas encore et qui se lève décidé et bégayant. Ça pourrait être ça écrire.

 

L’abbaye de Saint-Jean est fondée en 1093 par des bénédictins, sur une butte à l’abri des inondations, île autrefois, sur la rive droite de la Thièle aujourd’hui, à deux pas du lac de Bienne.
Elle est occupée dès 1528 par les baillis de Cerlier, plus tard par le receveur du péage de l’ohmgeld. Certaines parties sont détruites, d’autres sont transformées en greniers
Le gouvernement bernois cède le site en 1834 à un marchand drapier, Louis Roy. Il y introduit une fabrique de tuiles qui nécessite l’installation de fours, la mise à disposition de locaux de séchage. Louis Roy diversifie bientôt ses activités, il se lance dans la fabrication de vinaigre, et d’encres d’imprimerie. Il monte bientôt la première usine de traitement de la tourbe collectée dans le marais tout proche, en retirant la terre et en la condensant pour en faire un combustible. Le site est bouleversé
L’abbaye ou ce qu’il en reste retourne en 1883 à l’état bernois, qui en fait un établissement correctionnel. Certains bâtiments s’effondrent, d’autres sont transformés. Saint-Jean devient en 1911 un pénitencier pour buveurs, oisifs et gens de basses mœurs ; plus prosaïquement établissement de travail en 1956, établissement d’exécutions de peines enfin en 1978. Depuis cette époque on multiplie les sections – parmi celles-ci une section d’observation et de tri.
Au centre du pénitencier depuis toujours, encore, un clos vert, le cloître.

 

Vous n’êtes pas sans savoir que je suis le baron von Risach…

Je suis né dans le village de Dallkreuz dans ce qu’on nomme l’Arrière-Forêt…

Mon temps, fit-il, est ainsi compté que je puis à loisir considérer ma fin ou disposer de lui à mon gré : car que reste-t-il de particulier à accomplir à un vieillard tel que moi ? Qu’il arrange des fleurs à son gré dans les quelques heures qui lui restent. C’est au fond ce que je fais ici dans ce domaine. Il se pourrait de surcroît que ce que je veux vous confier revête quelque importance, l’avenir, sans doute, nous le dira. Aussi vais-je poursuivre et laisser mon récit obéir à sa loi…

Adalbert Stifter, L’Arrière-saison (1857)
traduction Martine Keyser, Paris, Gallimard, 2000

 

Matinée d’août dans les marais du Vully | 1881

Charles-Edouard Dubois (1847-1885)

Bibliothèque / 20 heures

Depuis longtemps je désirais manifester à notre professeur Agassiz ma reconnaissance pour la bienveillance qu’il me témoignait ; je voyais plusieurs de mes camarades obtenir ses louanges en lui apportant des trouvailles qui me rendaient jaloux. Il avait presque embrassé un étudiant de la Suisse-allemande qui, tirant de son sac un gros os, lui dit : « voici un fossile que j’ai découvert dans un caillou de grès que j’ai cassé sur le Vuilly ; ce doit être d’une grosse bête. »
– Je crois bien, répondit Agassiz, c’est un fragment de tibia de rhinocéros !
Et nous de rester muets d’étonnement, on dirait aujourd’hui « épatés » ! Avait-il eu de la chance ce confédéré, de tomber sur ce fossile ; j’eus longtemps sur le cœur ce morceau de rhinocéros. Enfin, une occasion favorable se présenta de rendre un service à notre cher professeur. Ses recherches sur les mollusques fossiles, dont la plupart ne sont que le moule intérieur de coquilles disparues, l’obligeaient à obtenir le moule intérieur parfait des coquilles vivantes analogues afin de pouvoir établir une exacte comparaison entre elles. Il s’entrouvrit un jour à mon beau-frère H. Ladame, avec qui il était lié d’une étroite amitié. Celui-ci promit son concours immédiat et demanda des coquilles pour commencer ses essais. Je réclamai comme une grâce qu’on voulut bien accepter mes services, les expériences devant se faire au laboratoire de chimie, où j’exerçais souvent les fonctions de préparateur. Nous eûmes bientôt des coquillages en abondance et de la plus grande beauté. Le plâtre employé d’abord ne donnant que des déceptions, H. Ladame eut l’idée de s’adresser au métal fusible de Darcet, alliage d’étain, de plomb, de bismuth, qui fond à une température assez peu élevée, pour ne pas endommager ou faire éclater les coquilles. Après divers essais, nous trouvâmes le moyen de les remplir exactement sans leur causer aucune déformation. Mais ce n’était pas tout de les remplir, il fallait briser la coquille à coups de petit marteau, avec des précautions infinies, et finalement mettre à nu le moule de métal reproduisant l’intérieur de la coquille dans ses détails les plus délicats. Ce travail de patience me fut confié et j’eus le bonheur de réussir.
Tout cela avait été tenu secret ; nous avions opéré comme autrefois les alchimistes ; Agassiz lui-même n’avait pas été introduit dans notre officine, près de nos fourneaux et de nos creusets. Je vois encore la surprise, l’enchantement du grand naturaliste lorsqu’il vit les échantillons brillants étalés devant lui ; il les examinait d’un œil ardent, les palpait, les retournait en poussant des exclamations de joie qui n’appartenaient qu’à lui. « Voilà une découverte qui fera du bruit ! » s’écria-t-il enfin, en prenant dans les siennes les mains de mon beau-frère, « c’est un grand service rendu à la science, recevez mes félicitations et mes remerciements ». J’eus aussi ma part d’éloges, il me sourit comme il ne l’avait pas fait à l’Allemand du rhinocéros, et je me sentis heureux. »

Louis Favre

Louis Favre désargenté doit interrompre ses études. Il s’éloigne de Louis Agassiz auquel il voue une immense admiration. Il rédigera pourtant avec Edouard Desor, l’ancien secrétaire du glaciologue – qui abandonne Neuchâtel pour l’Amérique en 1852 – un ouvrage sur les lacustres : Le bel âge du bronze lacustre en Suisse.

Le Robinson de la Tène date de 1875, Louis Favre y raconte la vie dans le Grand Marais et sur les rives du lac de Neuchâtel avant 1848, les saisons, les brandons, la pêche, la chasse et les travaux agricoles ; on fait connaissance des douanes cantonales sur le canal de la Thièle, il y est question de la route de Soleure, de la construction de Préfargier, de l’après 1848, des inondations, du pensionnat de Montmirail, de la prison de Cerlier, du projet de la correction des eaux du Jura, de l’ancien abbaye de Saint-Jean, de la pêche et du petit commerce sur le site de la Tène ; des fêtes à Portalban et sur l’île Saint-Pierre ; de Keller l’inventeur des lacustres, de la théorie des trois âges, du collectionneur Schwab, de Hans Kopp, des archéologues Desor, Troyon et Morlot.
Epilogue : Henri Beauval le héros, qui ne veut pas assister à l’assèchement du Marais, s’embarque pour l’Amérique avec sa femme, son père et Robert Shaw, un riche Américain :
– J’ai de grandes possessions en Amérique, dans des contrées fertiles, riches en gibier, où vous pourriez vous établir à votre choix ; je vous en fournirais les moyens. Que dites-vous de ce projet… Je ne veux pas vous faire un tableau exagéré de ce que j’ai à vous offrir ; je dirai simplement que si vous aimez à cultiver la terre, vous trouverez un sol excellent, bien arrosé, à proximité d’une voie ferrée ; les forêts, les lacs ne manquent pas non plus aux chasseurs et aux pêcheurs. Vous me rendriez service en acceptant un petit domaine, dont je ne sais que faire, et en me prêtant votre concours pour l’exploitation de mes bois.

– C’est dit, s’écria Beauval ; allons en Amérique, allons prendre des saumons, des esturgeons, fusiller des cerfs, des dindons et des ours. C’est le moment de partir ; aussi bien je n’aurais jamais pu supporter l’« abaissement du niveau des lacs » et le dessèchement des marais. Cela m’aurait tué et je serais mort avec la dernière grenouille.

Sources Nouvelle revue Neuchâteloise 20014
Jean-Daniel Blant Louis Favre 1822-1904 Témoin de son temps 

Rives sud du lac de Neuchâtel | 1927

Riau Graubon / 16 heures

L’enquête se déroule en plein air, sans garde-fous ni chicanes ; elle a pour auxiliaires les traces d’un songe que l’enquêteur découvre et qu’il rêve à son tour, laissant derrière lui, délivré des labyrinthes, un éphémère sillage.

Nos vies, on n’en sait trop rien lorsqu’on leur laisse la bride sur le cou.

On a beau additionner ou soustraire les heures, les jours, les ans. Le collier ne se referme pas.

Estavayer-le-Lac | 1928

Riau Graubon / 16 heures

Comme le plongeoir des dix à Bellerive ! Dix mètres, c’est ce qui sépare en effet  le fond de la plaine de l’Orbe et le miroir de l’Aar à Soleure.
On avait, raconte un pêcheur de Chevroux, le lac au bas du village. Le lac était au café du Port et les pêcheurs avaient leur bateau au bas du jardin. Il y avait déjà un peu de roseaux au pied des rochers.

 

Je traverse le camping et la passerelle sur la Menthue, longe celle-ci jusqu’au village des pêcheurs. Les baraques se tiennent en retrait, portes et volets fermés ; le bois ne craque plus, gonfle, rongé par l’humidité. Les couleurs passées, le ciel boueux et bas, la terre mêlée aux feuilles mortes macèrent, les pêcheurs sont morts.
Un peu plus loin, au bord du lac, un homme aux cheveux blancs met un peu de couleur dans ce décor sinistre, il tient une paire de jumelles et scrute l’horizon ; je comprends vite qu’il compte les nombreux canards qui hivernent dans le coin. Il a les yeux bleus, transparents, des bottes hautes, il est bien vivant.

Auberge du Chêne

Pampigny / 17 heures

Reviens mon saute-ruisseau, mon chasseur-cueilleur, mon croque-lune, mon bohémien, mon trousse-bois, mon Pierrot, mon casse-lois, mon noctambule. Ou va-t-en plus loin, dit la mère à son fils qui a pris la clé des champs.

Inventaire des chalets lacustres de Portalban construits au sud du nouveau débarcadère : aucun en 1930, 2 en 1940, 7 en 1950, 12 en 1960, 40 en 1970, 45 en 1980. Même nombre en 2018.

L’acceptation de l’initiative No Billag équivaudrait à la disparition d’un référentiel, quoi qu’on pense des qualités de celui-ci, de sa cohérence, de son impartialité, de ses exigences ; une disparition aux conséquences importantes, bien plus importantes pour notre équilibre mental qu’on ne le croit. Notre incapacité à donner une expression simple à cette menace, à trouver les mots de son évidence, là est peut-être la difficulté.

Cheyres

Cheyres / 15 heures

Le soleil est revenu au Riau, il disparaît à Syens, revient à Ménières. Le tenancier du bar américain de Vesin avance, recule, prétend que la maison de Vincent Jaquet a été détruite, qu’il squattait une grotte dans laquelle il vivait comme un ermite, que plus tard un paysan y a stocké des betteraves. La grotte n’existe plus. Je renonce a démêler le vrai du faux.

Pierre Huwiler me rejoint à la Rose de la Broye, le restauroute d’Estavayer où l’on s’est donné rendez-vous, avec sous le bras un double vinyle sur lequel sont gravés Les chaînes et le roseau (Huwiler-Ducarroz) et Le voleur au mille roses de (Huwiler-Ducarroz), enregistrés en public le 5 novembre 1982 à Domdidier à l’occasion des rencontres chorales de la Broye.
C’est Joseph Kaelin, son grand-père maternel qui a condamné Vincent Jaquet au terme de l’un de ses nombreux procès, il en rit. Le musicien de Rueyres-les-Prés ne chôme pas depuis sa retraite, il a composé ou harmonisé cinquante-deux chansons en 2017 et dirige deux chœurs. Il sera à Montreux le 18 mars prochain avec 5 musiciens, 100 chanteurs et Maxime Le Forestier.
Avant de se séparer, je lui offre l’ouvrage du curé de Montet sur le saute-ruisseau de Vesin, il retourne à sa voiture et me tend Ponteo, une de ses dernières réalisations. A l’origine, une chanson qui ne s’est pas faite avec Toni el Suizo.

Il est 14 heures lorsque je parque la Nissan à la rue du Vieux Port ; Michel Antoniazza habite à deux pas du lac et de la Menthue. Il est né dans la ferme à côté, a fait du grec au gymnase du Belvédère, une année de lettres, plusieurs de biologie avant de revenir sur la rive sud du lac de Neuchâtel qu’il n’a pas quittée. Il note avant d’aller plus loin les informations que lui livrent deux mésanges prises dans un filet tendu dans son jardin, enfile une paire de bottes et embarque une paire de jumelles. L’homme de la Grande Cariçaie a un faible pour les canards, mais aussi pour les chardonnerets qui ont passé l’hiver dernier dans ses haies et qu’il a nourris avec des graines de tournesol. Ils ne sont pas arrêtés cette année.
Il m’emmène en-haut Les Côtes vers le lac, à nos pieds le marais né des deux corrections des eaux du Jura, les travaux qu’ils ont induits : la fauche, le boisement littoral, le désenvasement des étangs,… Michel Antoniazza ne se fait pas d’illusion, il a fait sa part, nos enfant et petits enfants continueront l’ouvrage, sauveront ce qui peut être sauvé, et peut-être feront mieux.
On marche entre Cheyres et Yvonand sur une passerelle relevée par des pilotis, la tête au-dessus des laîches et des roseaux, on aperçoit des nettes rousses, des chipeaux, des morillons ; dans le ciel deux goélands qui font le bronx.
Les castors jouent au mikado à l’embouchure de la Menthue ; au large, grossis soixante fois, un plongeon arctique et une harle huppée. Oh ! la belle après-midi, on se quitte à cinq heures au plaisir de se revoir.

Musée – Au fil de l’eau

Orbe / 12 heures

Fleur à la manie, lorsqu’elle passe la nuit sur un coussin dans les combles, de miauler à n’importe quelle heure de la nuit et aussi longtemps que Sandra ou moi n’avons pas décidé qui descendrait à la salle de bains pour lui ouvrir une des deux fenêtres – comme elle prend de l’avance c’est Fleur qui décide – par laquelle elle disparaîtra dans la nuit.
Je m’y colle, cinq heures, me fixe à la bibliothèque et me coule assis entre deux eaux la tête entre les mains. Rattrape in extremis deux ou trois mots d’entre chien et loup avant qu’ils se vident ; les glisse en urgence après la premier phrase du denier paragraphe de la veille, je sens son cœur se remettre à battre.

Jean-Luc Zollinger me rejoint au stand de Vernand, il est 8 heures 45 ; ses recherches sur la migration de la Pie-grièche écorcheur sont passionnantes, et notamment cette propension des mâles à précéder les femelles sur les domaines de nidification (protandrie). Il me raconte son commerce avec les oiseaux nicheurs de Grancy et la jachère qu’ils occupent depuis 12 ans, la peine de Daniel Zimmermann qui la broiera en février, la sienne de devoir abandonner ses observations. Je lui parle de mon chantier, des chardonnerets. Et de la Grande Cariçaie ; il m’encourage à prendre contact avec son inventeur, Michel Antoniazza, un homme qu’il connaît bien. Visite du Musée d’Orbe.

J’écoute la radio en préparant le repas – soupe à la courge, pommes de terre en robe des champs, vacherin et tarte aux poires. Les critiques de cinéma font montre d’une belle suffisance, ils corrigent, pèsent, évaluent, jugent comme ces maîtres d’école qui croient savoir, écornent les films qui font l’actualité et ridiculisent leurs auteurs ; leur suffisance est telle qu’on se réjouit parfois que la critique littéraire n’existe plus. Je téléphone à Michel Antoniazza, on se voit demain à Yvonand.

Bibliothèque

Riau Graubon / 14 heures

Avant d’entrer dans L’Arrière-saison d’Adalbert Stifter, il convient d’obéir au vieux Risach, d’enfiler l’une ou l’autre paire de chaussures de feutre jaunâtres qui se trouve derrière la porte située à l’opposé de l’entrée principale de la Maison aux Roses, de vous laisser glisser sur le marbre lisse et de ne toucher à rien ; sachez que si vous désobéissez vous en sortirez vite.
Si vous y demeurez, le vieux Risach, votre hôte, deviendra vite un ami et ses amis vos amis. Vous découvrirez alors en leur compagnie les alentours, un monde soigné, lisse, achevé ; un monde sans défaut qui ne se discute pas. Un monde d’avant ou d’après la catastrophe, un mirage.

Maximilien de Meuron (1785-1868) est le fils d’un administrateur de domaines ; il renonce à la diplomatie à laquelle on le destine et se consacre à la peinture, séjourne en Italie ; il sera l’un des chefs de file de la peinture alpestre, peindra aussi l’île Saint-Pierre en 1825, 60 ans exactement après le passage de Jean-Jacques Rousseau et 43 ans avant le début de la Correction des eaux du Jura.
Maximilien de Meuron et un quasi contemporain d’Auguste-Frédéric de Meuron (1789-1852) mais il n’appartient pas au même rameau. Auguste-Frédéric, après avoir fait fortune en ouvrant une fabrique de tabac à priser au Brésil, fonde à ses frais, mais en accord avec l’Etat, la Maison de santé de Préfargier destinée aux malades mentaux. (Sources | DHS)

Les travaux de correction des eaux du Jura commencent en 1868, écrit Matthias Nast dans son Terre du lac, leur surveillance est confiée à la Confédération. Il s’agit d’abord de creuser un canal, le canal de Nidau-Büren, en suivant le lit de la Thièle à sa sortie du lac de Bienne, un canal long de 12 kilomètres, large de 66 mètres et profond de 8 mètres. A la force des bras et l’aide de la vapeur : des centaines d’hommes, des dragues, des grues ; des machines, des wagons et des locomotives qui viennent tout droit du chantier du canal de Suez bouclés une année avant. L’eau du lac baisse rapidement, on installe une retenue qui sera remplacée plus tard par un barrage. La baisse des eaux du lac de Bienne permet alors d’ouvrir en 1878 le plus gros chantier, le creusement du lit d’un canal long de 8 kilomètres, dans lequel les eaux de l’Aar seront défournées en amont d’Aarberg. Pendant la seconde partie des travaux, les canaux de la Broye et de la Thièle seront élargis et approfondis, le premier entre les lacs de Morat et de Neuchâtel dès 1874, le second entre ceux de Neuchâtel et de Bienne des 1875. C’est simple, c’est efficace.
Johann Rudolf Schneider a gagné la partie, la nature semble avoir été domestiquée ; nous sommes le 17 août 1878, le héros sort de sa poche le Havane qu’il s’était promis, avant le début des travaux, de fumer lorsque ceux-ci seraient terminés.
Il mourra deux plus tard, le 14 août 1880, sans prendre la mesure de toutes les conséquences de son entreprise.

Moille-aux-Blanc

Riau Graubon / 15 heures

Rentrée scolaire pour Sandra et les enfants, déchèterie pour moi ; je me mets au travail au snack de la COOP à 8 heures 30, finis la traversée sommaire du quatrième jour de mon périple avant d’entamer celle du cinquième. Je quitte Oron à 11 heures avec des fruits, de la pâte à gâteau, des délices au fromage, des pizzas à congeler, des gnocchi, du pain et du fromage. Je dîne accoudé au bar de la cuisine avec Louise.

Grande boucle avec Oscar aux limites du brouillard ; j’en profite pour déposer les noms d’Agassiz et de Thoreau sur le plateau du jeu.
J’avance depuis quelques jours comme dans un bois dense, en prenant garde de ne pas perdre le nord, un oeil sur l’arbre que j’ai sous les yeux, un autre à l’arrière sur l’arbre auquel je suis en train de tourner le dos, un troisième à l’avant sur les deux qui prolongent la droite, avec une attention particulière sur le suivant,e qui m’attend demain. Nous avions, Jean-Paul et moi, utilisé cette technique pour traverser sans carte ni boussole, il y a plus de trente ans, la forêt du Risoux. Avec succès. Disons qu’à la différence de cette ancienne traversée réputée délicate, celle qui m’occupe aujourd’hui ne ressemblera pas à une droite, mais au tracé brisé que laisse dans la neige le renard cherchant sa proie .

Hypotaxe

Je parvins au lieu où j’avais suspendu mes travaux. Les gens instruits de mon intention de revenir m’attendaient déjà depuis longtemps. Le vieux Kaspar, qui était mon plus fidèle compagnon dans mes courses en montagne et qui, le plus souvent, portait dans un sac de cuir les quelques vivres dont nous avions besoin pour un jour, s’était déjà enquis de moi plusieurs fois à l’auberge des Erables, et il avait accoutumé, me dit l’aubergiste avant qu’il n’entrât, de s’immobiliser un moment dans la rue et de lever les yeux vers les nombreuses croisées qui, depuis la charpente en bois, regardaient les étables, afin de voir si ma tête ne dépassait pas de l’une d’elle.

Adalbert Stifter, L’Arrière-saison (1857)
traduction Martine Keyser, Paris, Gallimard, 2000

Jardin

Riau Graubon / 16 heures

Dans les lacunes que les systèmes immanquablement produisent, croissent des rêves d’où se lèvent entiers, malgré la difficulté de leur exécution et la répugnance que leur opposent les gardiens du temple, des mondes à leur commencement.

Puissions-nous vivre un peu plus sur la retenue et laisser le solde de notre salaire à ceux qui en ont besoin.

Notre jardin est une immense cage sans fils, barreaux ou portes où l’oiseau chante, mû par la joie extraordinaire à laquelle il s’adonne si aisément, où nous entendons la réunion de plusieurs voix qui ne serait que discordance en lieu clos, où nous pouvons, enfin observer à loisir l’économie domestique ses oiseaux et leurs comportements qui sont fort divers et savent souvent arracher un sourire à la plus profonde gravité. on ne nous a point imités dans cette préservation d’oiseaux en un jardin. Les gens ne sont point endurcis contre la beauté de l’oiseau ni contre son chant ; ces deux qualités font même l’infortune de l’oiseau. Ils veulent jouir de celles-ci, les goûter au plus près et comme ils ne sauraient édifier, comme nous, une cage aux fils et au barreaux invisibles où ils pourraient saisir l’âme spécifique de l’oiseau, ils en font une visible où l’oiseau est captif et chante sa mort prématurée.

Adalbert Stifter, L’Arrière-saison (1857)
traduction Martine Keyser, Paris, Gallimard, 2000

Coude de la Corcelette

Riau Graubon / 16 heures

Fin des vacances, bientôt lundi ; on entend les gamins grincer des dents, s’assombrir, convaincus comme ceux qui les entourent qu’ils n’ont pas le choix, rien d’autre à faire. Sinon hériter, ils l’espèrent, de la fève du gâteau des rois et caresser Fleur le chat qui dort en-haut  au grenier.
Et puis se blottir dans la nuit, effleurer les plis de leur couette le regard tourné vers l’orient. Me voilà rassuré, l’air frais du matin finira le travail, les remettra au contact de ce dont ils se croyaient pour toujours coupés.

C’est au bord de la Thièle je crois, après avoir lu une brochure décrivant ce qu’ont vécu des détenus de la colonie agricole de la plaine de l’Orbe – des raisons de leur internement à leurs tentatives d’évasion, de leur santé et de leurs peines, de leur contribution à l’immense chantier de l’assainissement des marais – que j’ai eu le désir d’écrire sur une seule page, mais je ne suis pas poète, leur histoire avec dedans de la boue et de la brume, le passé, le froid et la neige, des rêves, des éclaircies, le clic—clac des verrous et des échappées belles, des loutres et des castors, la mort et les ciels changeants, les pommes de terre et les betteraves, et la vie qui est venue après eux, les traces qu’ils ont laissées et que le soleil de demain matin fera voir. Pour ne rien oublier et accepter, ensemble, ce qui fait cause commune. Comment pourrait-on mourir en paix sans cela ?

Toutefois, je suis loin d’être opposé aux colonies agricoles en général ; mais je ne les considère comme utiles que quand elles sont à la fois colonies agricoles et colonies de discipline ; elles sont alors, je crois, un remède efficace pour détruire quelques-unes des causes de misère, et j’en parlerai plus tard avec quelques développements ; je suis loin surtout d’être opposé au dessèchement des marais de notre Canton, et je hâte de tous mes vœux le moment où nous pourrons les rendre à la culture et effacer cette tache qui dépare notre beau pays.

Louis-Frédéric Berger
Du paupérisme dans le canton de Vaud, 1836

Cul du marais

Forel / 14 heures

Se réjouir des circonstances et de ce que celles-ci ont mis à notre disposition pour être en mesure, chaque jour, de nous en affranchir un instant et devenir ce rien qui seul nous fait être.

Je dépose Lili devant le clédar de son manège de poche avant de faire une longue halte à la station Avia de Forel où je visionne Le Crépuscule des Celtes réalisé par Stéphane Goël en 2008. Je constate avec un évident plaisir que les restes des squelettes d’animaux trouvés dans les puits à offrandes du Mormont et datant du premier siècle avant J.-C. sont acheminés chez l’archéozoologue du CNRS dans des cartons Chiquita Premium Bananas.
J’imagine avec une espèce de jubilation la variété des objets qu’a transportés chacun de ces solides cartons durant sa longue vie, en changeant régulièrement de mains, sans jamais trahir la confiance que chacun de nous a mis en eux.

A vendre un chardonneret pieds blancs avec sa cage, & une volière, une lunette à longue vue et une grande ardoise.

Une femme de Monprevayre désire avoir un enfant à nourir chez elle, le sien étant mort, son lait tout frais ; s’adr. à la fille de chambre de Madame de Pottrie.

Perdu un mouchoir blanc marqué L.P. oublié Dimanche dernier au Sermon du matin à l’Eglise de St. François ; le rendre au Bureau.

Trouvée une petite bague de diamant, trouvée par un pauvre homme de la ville ; la voir chez Bessière & Mercier, qui l’ont retenue, & qui la rendront moyennant de justes indices.

Feuille d’avis de Lausanne | 14 avril 1789

Jardin

Riau Graubon / 15 heures

Le Milieu du monde, c’est d’abord la chronique d’une rencontre qu’aucun almanach n’aurait pu prédire, celle d’une serveuse italienne et d’un ingénieur jurassien à qui l’amour donne l’occasion d’ouvrir les portes d’un monde dont nous oublions parfois l’existence, en offrant à la première la possibilité, dans une vie qui n’a cessé de la conduire ailleurs, de disposer enfin d’un refuge, au second de quitter le sien en renouant avec les formes enfantines de l’insouciance ; mais c’est aussi la chronique d’une séparation, celle de deux êtres qui tiennent pour acquis le miracle de leur rencontre, épousant dans une espèce d’aveuglement les formes convenues que prend l’amour lorsque l’espoir s’emballe, laissant en arrière le seuil sur lequel ils se sont rencontrés et qui les avait invités à renouveler leur étonnement sans jamais fermer la porte derrière eux. Ils comblent leurs voeux au-delà de tout espoir si bien que l’Italienne s’en va de son côté, le Jurassien du sien, l’un cherchant ce dont l’autre avait en trop, faisant sans l’avoir désiré faux bond au principe de l’espérance.

Si le Gîte du Passant vante dans son prospectus la ville qui l’abrite, ses musées et ses alentours, creux et gorges, châteaux et églises, il ne dit rien de la Thièle qui passe à ses pieds et qui acquiert et son existence et son nom lorsque le Talent se jette dans l’Orbe, sous le pénitencier, et qui, sitôt affublée du nom qu’elle tire du premier, est canalisée jusqu’au lac de Neuchâtel. Ce curieux destin se poursuit puisque la Thièle en sort à nouveau corsetée, dans un canal creusé à l’occasion des Corrections des eaux du Jura, qui la conduit jusqu’au lac de Bienne où elle mêle ses eaux à celles de l’Aar détournées à Aarberg par le canal de Hagneck. On appelle canal de Nidau-Büren le pack que forment jusqu’à Büren les eaux de la Thièle et de l’Aar, avant que celle-ci retrouve à Büren son nom en retrouvant après la boucle du Häftli son cours. De la Thièle on ne parle plus, elle aura été comme un fantôme, de l’eau.

A vendre un bon chien de garde, un beau bois de lit en noyer, avec son sommier, 7 tonneaux ovales de différentes grandeurs, plusieurs étagères à livres, une table ronde avec dessus d’ardoise. S’adresser rue d’Etraz 24, au 1er.

Feuille d’Avis de Lausanne
25 octobre 1882

 

Crêt Blanc

Le Coudray  / 16 heures

Se dressent autour du Mormont les fours de la cimenterie d’Eclépens, les réservoirs du moulin Bornu, les silos de la Bernoise.

Le long du canal d’Entreroches des frênes, des aulnes, des peupliers que la tempête de cette nuit a mis à mal.

Aux parois de la salle à boire de l’hôtel de la Gare de Chavornay trois photographies du tournage en 1974 du Milieu du Monde ; dans la chambre 8 les volets sont fermés ; au mur quatre photographies de locomotives à vapeur ; à gauche en entrant trois lits côte à côte, deux tables de nuit et deux lampes de chevet à l’abat-jour en forme de champignon ; en face une télévision ; dans l’angle sud-ouest une table carrée recouverte d’une nappe rose, avec deux chaises au placet rouge ; trois fenêtres, deux donnent à l’ouest sur le Jura, la troisième au sud sur la gare, quatre vieux platanes et un tilleul.